1642 Capital

La machine à peser en apesanteur

30 septembre 2026

Michael Keenan Michael Keenan
La machine à peser en apesanteur

Vers l’infini et au-delà!

Buzz l’Éclair

Même si nous ne sommes qu’à mi-chemin de l’année, je suis prêt à parier que l’événement marquant des marchés en 2026 aura été l’entrée en bourse de SpaceX. Il s’agit d’une entreprise inspirante, qui a franchi une série de jalons majeurs en ingénierie aérospatiale, catalysé l’émergence d’une économie spatiale et propulsé l’expression « désassemblage rapide et imprévu » au cœur du lexique moderne des mèmes.

Fidèle au profil plus grand que nature de l’entreprise et de son fondateur, le ‘IPO’ n’a pas déçu. Il visait une levée de capitaux deux à trois fois supérieure à tout ce qui avait été tenté auparavant; l’entreprise a modestement évalué son marché total adressable (ou « TAM ») à la taille du PIB américain; les grands fournisseurs d’indices ont modifié leurs règles pour en accélérer l’inclusion; et les banques d’investissements ont orienté le marché vers une valorisation qui en faisait, dès l’ouverture, l’une des dix sociétés les plus valorisées au monde. Puis, avec un flottant étroitement contrôlé et une forte demande, le titre a progressé de 50 % dès la première semaine. Un succès retentissant, qui a aisément atteint la ligne de Kármán de Wall Street.

Que nous apprend cette entrée en bourse sur l’état actuel du marché des actions.

Commençons par nous demander qui sont les acheteurs. Dans le cas de SpaceX, je soupçonne l’existence d’une catégorie particulière d’acheteurs que l’on pourrait appeler les « croyants ». Ce sont les investisseurs qui appuient le fondateur, le rêve, la marche en avant de l’humanité, ou quoi que l’entreprise représente à leurs yeux. Leur placement relève entièrement de l’indicible et nullement du financier. Ils resteront fidèles contre vents et marées et conserveront leurs titres à long terme. Le capitalisme a besoin de croyants; ils misent de l’argent sur l’inconnu pour le faire advenir. Tant mieux pour eux. La plupart des entreprises n’attirent pas de croyants. Pensons au prochain concept de restaurant, au prochain producteur d’électricité ou à la prochaine société de technologie financière à s’inscrire en bourse. Même si les fondateurs ont pu avoir une vision et la poursuivre avec ténacité, tous les autres voudront simplement voir les chiffres.

Au-delà des croyants se trouve la catégorie plus large des investisseurs, que l’on peut utilement situer sur un spectre d’horizon temporel : les négociateurs à une extrémité, Warren Buffett à l’autre, et tous les autres quelque part entre les deux. La position qu’occupe un investisseur reflète un mélange de modèle d’affaires, de tempérament et de philosophie, qui s’exprime ultimement par la durée de détention et la tolérance aux reculs. Le marché a de nombreux noms pour désigner les extrêmes : l’argent rapide contre l’argent patient, les spéculateurs contre les propriétaires, les locataires contre les acheteurs et, selon la formule immortelle de Benjamin Graham, la machine à voter contre la machine à peser.

La machine à voter est la force du momentum du marché. Elle se soucie avant tout du récit, du sentiment et des flux. Elle n’a aucun horizon temporel que l’on puisse dissocier de manière significative de la direction des cours, et elle est aussi disposée à vendre un titre à découvert qu’à l’acheter. La machine à peser est la force de gravité du marché. Elle se soucie avant tout des flux de trésorerie, des barrières à l’entrée et des avantages concurrentiels. Elle cherche à distinguer les bons placements des bonnes entreprises et à déterminer la valorisation à laquelle les deux convergent. Le cycle de marché est le flux et le reflux de ces deux forces, et l’efficience du marché dépend du fait que chacune ait son heure.

Le succès même de l’entrée en bourse de SpaceX témoigne d’un marché où la machine à voter demeure fermement aux commandes. Le TAM vaste et nébuleux, le rendement futur incertain et les capitaux immenses nécessaires pour y parvenir semblent moins constituer un obstacle à surmonter dans le marché actuel que sa force motrice. Les processus de placement qui ont su surfer sur cet momentum (passivement ou à dessein) en ont été récompensés, tandis que ceux qui ont tenté de nager dans une autre direction ont été laissés derrière.

L’essor de l’intelligence artificielle, avec son immense potentiel de transformation, est saisissant à observer. Pour l’instant, la machine à peser semble flotter en apesanteur. Elle effectuera sa rentrée à un moment ou à un autre, parce qu’elle le doit, même si le comment et le quand demeurent inconnaissables. Cela pourrait survenir brusquement ou lentement, à la suite d’un événement déclencheur, d’un choc macroéconomique, ou simplement du rétrécissement graduel de l’incertitude qu’apporte le passage du temps. Mais la balance finira par sortir, et c’est seulement à ce moment-là que nous saurons combien pèse ce marché.

Michael Keenan, Chef des investissements 1642 Capital. Septembre 2026